Review – Charles Genequand, Max van Berchem, un orientaliste

Librarie Droz, Genève, 2021, 205 p.

Estelle Sohier, University of Geneva

Max van Berchem, un orientaliste, a accompagné l’exposition « Max van Berchem, l’aventure de l’épigraphie arabe » présentée au Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) au printemps 2021. Livre et exposition ont rendu hommage à ce spécialiste d’épigraphie arabe à l’occasion du centenaire de son décès, invitant le public à (re)découvrir sa pensée et son œuvre. Parue dans une édition très soignée de la Librairie Droz, cette monographie met en valeur la richesse des archives personnelles et scientifiques conservées à la Fondation Max van Berchem, à la Bibliothèque de Genève et au MAH. Charles Genequand en mobilise de larges extraits pour retracer l’élaboration d’un domaine de recherche, d’un réseau scientifique international, et d’une œuvre inachevée à la mort de van Berchem, mais poursuivie par ses collaborateurs. De lecture facile et agréable, l’ouvrage s’adresse tant au public intéressé par l’histoire de l’orientalisme, qu’à des non-spécialistes.

Au fil d’un plan chronologique, le livre suit le parcours de « Max », de ses années de formation en langues du Moyen-Orient et en histoire de l’art à Genève, Stuttgart et Leipzig, Strasbourg et Berlin, aux voyages d’abord destinés à fuir les études des « savants de chambre » et le confort des bibliothèques, puis à collecter méthodiquement les inscriptions figurant sur les anciens monuments arabes du Caire, à Damas, Beyrouth, Jaffa, Jérusalem et dans les villes du sud de la Palestine. Les derniers chapitres sont consacrés à son retrait du monde à Genève, d’où il écrit et dirige l’élaboration du Corpus Inscriptionum Arabicarum. Si ce recueil systématique des inscriptions arabes a d’abord été lancé par le seul Max van Berchem dans un sentiment d’urgence face à la disparition des monuments du Vieux Caire, il bénéficia ensuite du soutien indéfectible d’une communauté internationale de chercheurs européens et ottomans, comme Halil Edhem, directeur du musée des Antiquités d’Istanbul.

Membre d’une famille patricienne genevoise, l’héritage de van Berchem a peut-être été à double tranchant : si sa fortune personnelle lui offrit le temps et les moyens d’inventer une discipline et de lancer une entreprise scientifique internationale de longue haleine, elle le dispensa de rechercher une position académique, ce qui fut sans doute un frein au rayonnement et à la postérité de son œuvre. Si le livre met en valeur la richesse d’archives encore peu exploitées et l’intérêt de ce personnage historique pour l’histoire des sciences et l’histoire de l’orientalisme, on peut néanmoins regretter deux de ses partis-pris. Les premières pages de la brève introduction traitent de façon expéditive une question complexe, celle de l’imbrication entre les études orientalistes et le politique durant la période coloniale, en omettant de citer des références sur cette question pourtant largement débattue. La dénonciation des « généralisations préconçues, idéologiques et creuses qui ont dominé, et pollué le débat depuis quarante ans » (p. 10), et l’appel à davantage de nuances et de complexité auraient été plus compréhensibles avec une critique précise, argumentée et référencée. Ce manque de précaution et de nuances dès les premières pages ne peut manquer de restreindre le lectorat de ce livre. C’est d’autant plus regrettable qu’il offre de la matière pour penser les implications politiques des « orientalistes », notamment quant à la portée de leurs travaux dans les sociétés européennes, ou quant au rôle des savants suisses. Le positionnement en retrait de ce pays face à la colonisation et sa neutralité conféra à ses ressortissants des relations de travail plus apaisées avec des collègues de toutes les nationalités, notamment quand la Première Guerre mondiale déchira brutalement et durablement les réseaux savants. Les deux derniers chapitres sont à cet égard passionnants.

Enfin, même si on comprend que l’« intuition de base et la plus novatrice » de Max van Berchem a été de tisser un lien entre archéologie et épigraphie, et ce faisant d’aborder les monuments non pas sous l’angle de la technique ou de l’esthétique, mais comme des documents historiques à interpréter dans une vision d’ensemble de la culture arabe, on peine à la lecture de l’ouvrage à comprendre les enjeux épistémologiques de son oeuvre, et la place occupée par sa méthode pour renouveler l’histoire du monde musulman. Les photographies auraient mérité d’être traitées comme des sources pour comprendre les méthodes de travail et la pensée de van Berchem, non comme de simples illustrations.

Mais ce livre offre sans conteste une contribution importante pour tous les travaux à venir sur l’histoire de l’épigraphie arabe, et une référence passionnante pour l’histoire de l’orientalisme. Il invite à mieux comprendre l’ampleur de cette œuvre méconnue, et la quête inextinguible qui anima Max van Berchem sa vie durant.

 

Biographie

Docteure en histoire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de l’université l’"Orientale" de Naples, Estelle Sohier a mené des recherches en France, en Italie et en Éthiopie avant de rejoindre le département de géographie et environnement de l'Université de Genève. Elle y est aujourd'hui professeure associée. Ses travaux portent sur l’histoire de la photographie et la notion d’imaginaire géographique. Elle a récemment publié Une odyssée photographique. Fred Boissonnas et la Méditerranée, Paris, Éditions de La Martinière (2020).


How to cite this review: Estelle Sohier, "Review – Charles Genequand: Max Van Berchem. Un orientaliste", Manazir: Swiss Platform for the Study of Visual Arts, Architecture and Heritage in the MENA Region, 17 September 2021, https://www.manazir.art/blog/charles-genequand-max-van-berchem-un-orientaliste-sohier